Triphasia trifoliata, la petite orange amère des fourrés

L’orangine (Triphasia trifoliata) n’est pas une espèce native de Montserrat. Ce petit agrume serait originaire d’Asie (l’endroit exact est inconnu, probablement la Chine) et se retrouve désormais présent dans de nombreuses régions tropicales de la planète, où il est souvent catalogué comme « espèce envahissante, menace pour la biodiversité ». A Montserrat, je ne vois pas ce qu’il pourrait menacer, vu qu’il n’a pas l’air de vouloir remplacer le seul autre buisson endémique de l’île, le Pribby (Rondeletia buxifolia, qui aura son article un de ces jours).

C’est un proche parent des agrumes « classiques » (genre Citrus), appartenant comme eux à la famille des Rutaceae. D’ailleurs, il existe un certain niveau de compatibilité entre Citrus et Triphasia au niveau du greffage (la greffe est possible, quoique non vigoureuse en général). Concrètement, en situation ensoleillée il forme un buisson épineux compact qui ressemble à ça :

triphasia vg      triphasia fruits1

À gauche : vue général d’un grand spécimen isolé (3m). À droite, zoom sur le même individu, couvert de fruits. Cette photo est typique d’un Triphasia ayant poussé en plein soleil, mais la plupart du temps, on trouve l’espèce en sous bois, où la compétition pour la lumière lui donne un aspect beaucoup plus dégingandé (et du coup moins photogénique).

Semis d'orangines (au milieu de la photo) dans un sous-bois de Montserrat

Semis d’orangines (au milieu de la photo) dans un sous-bois de Montserrat

triphasia fleur 2     triphasia fleur3

Les photos ci-dessus montrent la structure des feuilles, à 3 folioles (d’où le nom d’espèce) et des petites fleurs blanches parfumées, équipées de 3 ou 4 pétales. La photo plus bas est du même individu, illustrant le fait que la floraison/fructification se fait en continu tant que les conditions sont bonnes (on trouve des fleurs et des fruits au différents stades sur un même arbre).

triphasia fruits

À maturité, les fruits sont ovoïdes, d’une belle couleur Bordeaux et mesurent légèrement plus d’un centimètre. Ils sont parfaitement comestible. À la prise en bouche l’arôme est fort plaisant, mais gâché par la présence de 1 à 3 gros pépins et un arrière goût légèrement amer. On sent un potentiel à utiliser, mais il va falloir cuisiner un peu parce que le fruit cru n’est objectivement pas terrible.

vue en coupe transversale à gauche, longitudinale à droite des fruits. Notez les pépins verts qui occupent l'essentiel du volume.

vue en coupe transversale à gauche, longitudinale à droite des fruits. Notez les pépins verts qui occupent l’essentiel du volume.

Dans le but d’utiliser le potentiel aromatique de ces petits fruits, je fais un essai de confiserie. Je m’inspire d’une recette de Ricardo pour les écorces d’orange et ça donne les 4 étapes suivantes :

– étape 1 : épépiner les orangines, les couvrir d’eau dans une casserole. Porter à ébullition puis égoutter. Refaire l’opération 2 fois. Le but est de retirer l’amertume du fruit.

– étape 2 : couvrir d’eau et de sucre et réduire à feu doux pendant une vingtaine de minute.

– étape 3 : égoutter une moitié des orangines, et les mettre à sécher toute la nuit (elles sont petites, donc ça peut aller assez vite).

– étape 4 : (facultatif) oublier le reste des orangines sur le feu parce qu’on est au téléphone occupé à parler de sujets plus importants, et revenir juste à temps pour éteindre le feu avant que le caramel obtenu par inadvertance ne brûle. Mettre les orangines caramélisées à refroidir avec celles qui sèchent.

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à gauche : les orangines accidentellement caramélisées, à droite, les orangines justes confites et séchées.

Bilan : C’est pas mal de boulot (l’épépinage surtout), mais le résultat est vraiment intéressant ! Le goût est très particulier et plaisant, je pense recommencer et faire des essais pour optimiser la caramélisation et obtenir un bon équilibre « goût du caramel / goût du fruit ». Dégustation gratuite pour ceux qui demanderont poliment !

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Typhlops monastus, un ver de terre à écailles

Certaines espèces sont rarement vues malgré le fait qu’on les trouve un peu partout, pour ainsi dire sous nos pieds. C’est le cas des Scolecophidiens, littéralement les « serpents vers » (à ne pas confondre avec les « serpents de verre », qui sont en fait des lézards sans pattes, type orvets, mais qu’on ne trouve pas dans les caraïbes à ma connaissance, donc qui sont totalement hors sujet ici, je ne vois même pas pourquoi j’en parle – d’ailleurs j’arrête d’en parler). Derrière ce nom qui permet de briller en société (Scolecophidiens, pas « serpents vers » qui est un peu moins classe, comme quoi le grec a une utilité), on trouve tout un tas d’espèces pas hyper photogéniques et qui se ressemblent un peu toutes pour le profane : on dirait des vers de terre un peu péchus.

Dans les caraïbes, on trouve le genre Typhlops, très facile à identifier du premier coup d’œil de loin la nuit, car il possède sur la tête une écaille préoculaire subtriangulaire dont l’extension antérieure n’est en contact qu’avec la troisième supralabiale. Ahaha. Les spécialistes qui étudient les Scolecophidiens doivent avoir des discussions passionnantes. Quoiqu’il en soit vous pouvez vérifier le critère d’identification sur les photos suivantes :

typhlops monastus head

mais si, on devine que l’écaille devant l’œil est subtriangulaire. Bon par contre on ne voit pas les écailles supralabiales.

en vue de profil, on confirme bien la forme subtriangulaire de l'écaille préoculaire, mais on voit toujours aussi mal les supralabiales. Je m'en excuse.

en vue de profil, on confirme bien la forme subtriangulaire de l’écaille préoculaire, et on devine les écailles supralabiales (elles apparaissent blanches ici). Le critère me semble validé. Facile.

au bout de la queue, on trouve une sorte de petit denticule, dont l'aspect diffère selon les espèces.

au bout de la queue, on trouve une sorte de petit denticule, dont l’aspect diffère selon les espèces. Mais bon, je ne suis pas typhlopsologue alors on va se calmer.

Le nom du genre Typhlops signifie littéralement « yeux aveugles », ce qui est assez approprié car si ces bestioles ont conservé des yeux rudimentaires, comme vous pouvez le voir sur les photos, elles ont eu la bonne idée de les positionner sous une écaille, ce que vous pouvez également constater sur la photo : l’œil est situé en plein milieu d’un losange. Personne n’a pensé à expliquer à ces braves bêtes que quand on parle de « lunettes en écaille », ces dernières sont utilisées pour faire les montures, pas la partie optique…

Cet agencement a tout d’une idée saugrenue au premier abord : même si l’écaille est très mince elle doit avoir tendance à flouter le paysage, ce qui peut être intéressant pour un peintre impressionniste, mais pas pour un animal prédateur… Mais en fait tout s’explique quand on considère le mode de vie de la bestiole : c’est un fouisseur, féroce prédateur de fourmis et de termites, dont il croise le chemin sous terre ou dans le bois mort. Par conséquent :

– Le paysage n’est pas folichon, vu l’absence de lumière. Investir dans des yeux de lynx parait donc assez superflu. Des yeux capables de percevoir que « il y a de la lumière par la, faisons demi-tour et retournons à l’abri » suffisent amplement.

– quand on avance sous terre dans le noir la tête la première et qu’on n’a pas de mains, on se cogne partout. Mettre une écaille devant les yeux permet d’éviter de se les crever au bout de 2 minutes.

in natura

la bestiole dans son ensemble, très énervée d’être au soleil

square = 1 foot

pour donner l’échelle, le carré fait 30 cm de coté

On trouve des Typhlops dans de très nombreuses îles de la Caraïbe, probablement arrivés là parce qu’ils ont tendance à se réfugier dans des troncs d’arbres vermoulus et que ces derniers sont parfois transportés d’île en île par les vents et courants marins. Ce genre d’événement est toutefois assez rare et par conséquent l’évolution fait son oeuvre, aboutissant souvent à ce que chaque île ou groupe d’île héberge une espèce qui lui est propre. Par exemple, la Dominique et la Guadeloupe hébergent respectivement T. dominicanus et T. guadeloupensis, deux espèces extrêmement proches. À Montserrat nous trouvons T. monastus, présent sur toutes les photos de cette page, tandis que les îles de Saint Kitts, Nevis, Antigua et Barbuda sont peuplées par T. geotomus, une espèce voisine (considérée encore récemment comme une sous espèce de T. monastus).

  typhlops monastus     typhlops monastus

 Bref, je suis content d’avoir trouvé une chouette petite bestiole endémique et d’en savoir un peu plus à son sujet. Si vous aussi vous voulez la voir, regardez sous les cailloux et les troncs d’arbre mort à Montserrat ! Vous pouvez aussi regarder dans la gueule de mon chat, il est assez bon pour les trouver et aime bien jouer avec.

Bromelia karatas, un rafraîchissement dans la forêt sèche

La vie à Montserrat a ses bons cotés. Le karatas en est un que je viens de découvrir au cours d’une brève randonnée dans une forêt sèche que je connais encore fort peu. Cette plante appartient à la vaste famille des Broméliacés, famille bien connue pour ses qualités ornementales et gustatives, puisqu’elle comprend entre autres les élégants Tillandsia, les Aeschmea aux floraisons parfois surprenantes, et les délicieux Ananas. Mais jusque là, je le confesse, je n’avais jamais observé de véritable Bromelia sauvage. Sa présence n’étant à ma connaissance pas documentée sur mon île, je ne m’attendais d’ailleurs pas spécialement à croiser sa route. Et pourtant le voilà :

bromelia karatas03     bromelia karatas02     bromelia karatas01

Comme vous pouvez le constater, de prime abord, on se dit que voilà un beau ramassis de longues feuilles épineuses agencées n’importe comment par un paysagiste peu consciencieux (photo de gauche). En se rapprochant un peu, on aperçoit que le désordre n’est qu’apparent et qu’en réalité, chaque feuille fait partie d’une rosette finalement assez jolie (photo du milieu). Cette seconde impression se confirme quelques mètres plus loin par l’observation d’un jeune spécimen ne comportant qu’une rosette de feuilles, finalement assez semblable en apparence à un plant d’Ananas.

Le premier individu présente plusieurs rosettes de feuille accolées. Il doit donc s’agir d’un vieil individu qui a déjà fleuri une ou plusieurs fois, puis rejeté, une fois son forfait accompli. Malheureusement, je ne trouve pas de reste clair d’une éventuelle fructification passée. Je me mets donc en quête d’un autre individu.

bromelia karatas feuille01     bromelia karatas infructescence03

L’autre individu est trouvé ! Tout aussi épineux que le précédent, comme vous pouvez le constater sur la photo de gauche, ce qui rends l’approche assez délicate à réaliser. Sur ce nouveau sujet, on constate très nettement qu’il y a à la fois

– de vieilles feuilles implantées tout autour d’une zone vaguement circulaire, et

– de jeunes feuilles organisées en 2 rosettes serrées, partant de la périphérie de ce cercle dégarni (sur la photo de droite, on peut deviner les deux rejets, l’un à gauche et l’autre à droite du coeur de la plante).

La « zone dégarnie » est donc probablement ce qui reste d’une floraison/fructification passée. Manque de bol, ça a l’air de dater. On se remet à la recherche d’une autre plante…

bromelia karatas infructescence     bromelia fruits VG

Et d’autres plantes, on en trouve un certain nombre dans le voisinage, jeunes ou vieilles, semblables aux trois précédents, jusqu’à finalement tomber sur l’une d’entre elles qui présente une magnifique infructescence remplie de baies blanches dont certaines à moitié dévorées (plusieurs suspects sont envisageables : rats, agoutis, lézards et chauves-souris frugivores) et quelques-unes encore intactes. Une autre plante en fruits quelques mètres plus loin, n’ayant pas subi cette prédation me livrera une centaine de ces petites baies (15g en moyenne) au goût acidulé rappelant l’ananas en plus léger.

bromelia fruit peeled     bromelia fruit CT

bromelia fruit CL

Sur les photos ci-dessus, vous pouvez constater la structure des fruits : la peau épaisse et fibreuse se pèle comme on le ferait d’une petite banane, ce qui permet de manger l’intérieur du fruit facilement (rappel, c’est aussi bon qu’un ananas mais en différent). En réalisant une coupe transversale et longitudinale, on constate que le fruit comprend 3 carpelles contenant chacun une vingtaine de graines noires assez dure (mais pas gênantes pour la dégustation).

Cette espèce est présente dans une grande partie de l’Amérique centrale et du sud (nom espagnol : piñuela) où elle peut être localement abondante, mais est réputée rare et localisée dans les Petites Antilles. À Montserrat, je l’ai trouvé dans une forêt sèche littorale à 50m d’altitude, dominée par le gommier rouge (Bursera simaruba) et le frangipanier sauvage (Plumeria alba). Ses fruits juteux et acides fournissent un rafraichissement très appréciable pour peu qu’on affronte ses feuilles épineuses et coriaces !